Une dictature du nappy ?

« Y’en a marre qu’on me fasse culpabiliser parce que je me défrise les cheveux ! », me lançait récemment une amie, excédée par le désormais envahissant excès de zèle de sa sœur convertie au nappy. Vous savez, le nappy, cette tendance chez les femmes noires, de plus en plus nombreuses, à dire non aux produits défrisants ou à retourner à leurs cheveux naturels, après avoir sauté le pas du big chopAlors, après des années de dictature uniformisante du modèle des cheveux lisses et défrisés, sommes-nous face à la construction d’une dictature du nappy ?

Axelle à l'expo "Cheveux chéris" au Quai Branly. Ombre de la blogueuse sur une oeuvre.

Axelle971 à l’expo « Cheveux chéris » au Quai Branly. Ombre de la blogueuse sur une oeuvre.

Nappy, c’est la contraction de deux mots en anglais : natural (naturelle – sous entendu cheveux naturels) et happy (heureuse).
Naturelle et heureuse.
Le nappy, c’est donc la revendication du port de cheveux indemnes de toute maltraitance chimique. Mais pas seulement. Plus qu’une mode, le nappy, pour celles qui le revendiquent, est un mode de vie. Une sorte de catharsis, pour beautés noires longtemps niées, mises au banc de l’esthétique occidentale, et qui exprimeraient, enfin, à la face du monde, le bonheur de garder leurs cheveux tels quels, sans chercher à obtenir le « white-girl-flow » longtemps érigé comme canon capillaire, par les magazines féminins et certains discours assimilationnistes.
Et donc, en général, on devient (ou reste) nappy, pour deux raisons principales : 1/la peur de finir le crâne brûlé par un défrisant, avec un certain risque de choper une perturbation endocrinienne, et 2/revendiquer son identité noire et/ou métisse.

Bien plus qu’une mode, une façon de vivre. À tel point que de nombreuses nappy finissent par se définir et exister uniquement par leurs cheveux naturels. Crinières – nouvelles pour certaines – qui deviennent de véritables obsessions, au point de se regrouper sur des forums pour échanger des plans de produits maison, ou encore passer des heures et des heures à s’occuper du nouvel objet de leur fierté.
D’autres, s’étant trouvé une vocation de prêtresses du nappy, essaient de gouroutiser les vilaines récalcitrantes défrisées.

« Je me défrise, parce que je trouve ça pratique, que je n’ai pas forcément le temps de m’occuper une ou deux heures par jour de mes cheveux », me disait une autre amie, exaspérée par  le prêche culpabilisant de nombreuses nappy : « Continuer à se défriser les cheveux, malgré les risques, et surtout lorsqu’on est une femme noire intelligente, c’est renier son identité ». C’est là, en substance, ce que lui ont lancé certaines nappy qui auraient voulu lui donner mauvaise conscience, à cause de ses cheveux défrisés et des tissages parfois portés.

Si je suis une nappy décomplexée, j’admets que certaines copines puissent préférer les tissages, mèches et…malheureusement le défrisage, pour des raisons pratiques.
Bien sûr, le discours assimilationniste qui justifie la recherche du white-girl-flow (comme le montre ce reportage hallucinant de Vice) demeure d’une stupidité qui devrait être interdite. Bien sûr, je ne peux m’empêcher de penser à toutes ces petites filles qui sacrifient leurs cheveux dans les temples hindous, lorsque je vois une femme noire avec un mètre de cheveux raides qui chaloupent au rythme de déhanchés. Bien sûr, lorsque j’ai regardé « Good hair » de Chris Rock, j’ai compris que cette question pouvait être réellement une source de conflits et aussi de souffrances pour certaines femmes noires.

Mais, en 2012, aussi inadmissibles que puissent être tous les discours assimilationnistes qui ont servi à faire prospérer l’industrie des défrisants et postiches en tous genres, il est aussi inadmissible que l’on cherche à faire culpabiliser des femmes noires qui n’ont pas choisi la voie nappy.

« Does the way I wear my hair make me a better person ? ». Est-ce que la façon dont je porte mes cheveux fait de moi une meilleure personne ? »
C’est la question que pose India Arie dans son featuring avec Akon, « I’m not my hair ». Je ne suis pas mes cheveux. Je pourrais ajouter, je ne suis pas QUE mes cheveux.

En 2012, les femmes noires devraient pouvoir se défriser, porter des kilomètres de postiches ou être nappy, sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit. Fichons la paix à nos tiffes et prenons le temps d’être, d’exister, au lieu de simplement paraître !

axelle971

À propos axelle971

Guadeloupéenne. Journaliste récemment reconvertie en communication politique caribéenne.

08. octobre 2012 par axelle971
Catégories: Billet d'humeur | Tags: , | 6 commentaires

(6) commentaires

  1. Bonjour Axelle,
    merci pour cette article très pertinent, j’ai moi même un blog consacré aux femmes nappy et aux produits naturels en général, si vous vouliez faire paraître des articles dessus, vous êtes la bienvenue.
    au plaisir
    David

  2. Aphtal CISSE

    Oh la la. Charmant featuring entre fond et forme. C’est vraiment cool. J’ai en horreur la dictature mais, je crois que je pourrais passer ma vie entière sous la dictature Nappy. J’ai dit!

  3. Juste une petite remarque concernant les cheveux indiens utilisés dans l’industrie du cheveux. Les indiennes rasent leur tête dans les temples hindous pour faire de leur cheveux une offrande aux dieux. Puis ces cheveux sont vendus et l’argent ainsi amassé est réinvesti dans la communauté et sert à financer la construction d’écoles ou à distribuer des repas gratuits.
    D’autre part si les indiennes portent les cheveux longs et attachés sous forme d’une longue natte, ce n’est pas pour une raison de beauté mais pour des raisons religieuses. Le cheveux en inde n’a pas la même place que chez les occidentaux.

  4. Ping : Mondoblog en 2012: les pépites – Chroniques d'une cité bien dans son monde - Le Blog de René Jackson >>>

  5. Ping : #08Mars: Nos Mondoblogueuses à l'honneur « Gasy CoffeeGasy Coffee

  6. Et oui un article instructif.

    Et aux femmes, je dirai qu’elles n’ont pas besoin de se faire la guerre pour une question de cheveux, c’est un divertissement. Le véritable combat est ailleurs.

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